jeudi 20 août 2009

Google, l'utopie du livre pour tous


Richard Ovenden est le directeur des collections rares de la Bodleian Library, la plus ancienne et la plus prestigieuse des 34 bibliothèques rattachées à l'Université d'Oxford. Fondée par Thomas Bodley en 1602, la "Bod", comme l'appellent familièrement les étudiants, est la perle des bibliothèques anglaises. Elle détient notamment des manuscrits enluminés remontant au XVe siècle.

Contre toute attente, Richard Ovenden a été l'instigateur d'un pari audacieux : il a suivi toutes les étapes de l'accord signé en décembre 2004 avec le moteur de recherche américain Google. Grâce à ce partenariat, 400 000 ouvrages (sur les 11 millions conservés à Oxford) ont été numérisés en un temps record. Pas question, toutefois, pour les dirigeants d'Oxford, de faire scanner par Google les fonds les plus anciens et les plus fragiles. Leur choix s'est porté exclusivement sur des volumes du XIXe siècle. De la fiction, mais aussi des livres scientifiques, en anglais, en français, en latin... Ainsi, la première édition de L'Origine des espèces, deCharles Darwin, parue en 1859, est accessible sur le Net depuis avril.

Aujourd'hui, ce programme de numérisation est terminé. Google a déjà déménagé les scanners qu'il avait installés dans un des bâtiments de l'université, pour les redéployer ailleurs afin de poursuivre la mise en oeuvre de son projet de bibliothèque numérique universelle.

Pour la firme de Mountain View (Californie), tout a commencé en 2004, avec la décision de numériser en six ans 15 millions de livres conservés dans les grandes bibliothèques américaines et européennes. Moins connu queGoogle Maps, qui donne gratuitement accès à des cartes et des photos de la Terre, ou que YouTube (racheté par Google en 2006), qui diffuse sur Internet des vidéos du monde entier, l'objectif du programme "recherche de livres" est de rendre accessibles le maximum d'ouvrages au plus grand nombre.

Google ne s'est pas tourné que vers les bibliothèques. Il propose aussi aux maisons d'édition qui le souhaitent de numériser gratuitement leurs titres et de les inclure dans sa base, afin qu'ils soient repérables sur Internet. A ce jour, 25 000 éditeurs ont conclu des accords, essentiellement des petites maisons spécialisées, les grands groupes préférant se tenir à l'écart. "J'ai accepté parce que j'estimais que notre catalogue était insuffisamment présent dans les bibliothèques publiques", explique ainsi Michel Valensi, le fondateur des éditions de l'Eclat, qui a été le premier éditeur français à s'allier avec Google, avant d'être suivi par Vrin, L'Harmattan, Le Petit Futé ouChamp Vallon.

Accéder d'un clic aux livres du monde entier depuis chez soi, tel est donc le rêve fou et généreux que propose le programme conçu par l'entreprise américaine. L'image la plus simple qui vient à l'esprit est celle d'un immense réservoir, l'utilisateur n'ayant qu'à taper le titre souhaité pour pouvoir le consulter en accès direct.

Reste que, pour l'instant, cette bibliothèque universelle ressemble plutôt à un tuyau percé. Un seul exemple : si l'on y recherche aujourd'hui les oeuvres de Victor Hugo, on trouve une version française de Notre-Dame de Paris, éditée par Charpentier en 1857. Et pour Les Misérables, les seules versions disponibles sont en anglais.

Du reste, depuis qu'il a été lancé en 2004, fédérant 29 bibliothèques, dont 7 en Europe, le programme "recherche de livres" a également suscité de nombreuses réserves des deux côtés de l'Atlantique. En effet, pour se lancer rapidement et efficacement, Google n'a pas hésité à numériser les fonds des bibliothèques américaines sans se donner la peine de vérifier si les livres étaient libres de droits. Les accords conclus en Europe ne portent en revanche que sur les textes tombés dans le domaine public.

Aujourd'hui, Google se retrouve détenteur d'un portefeuille numérique de 10 millions d'oeuvres - dont la moitié en anglais. Sur ce total, 1,5 million appartiennent au domaine public et peuvent être lues gratuitement, dès lors qu'on a accès à Internet ; 1,8 million viennent des accords passés avec les éditeurs ; quant aux 6,7 millions restantes, elles appartiennent à une zone grise. Il s'agit le plus souvent d'oeuvres épuisées mais couvertes par le droit d'auteur, raison pour laquelle les internautes n'ont accès qu'à de courts extraits.

"Grâce à Internet, nous pouvons apporter une deuxième vie à des millions d'ouvrages qui, autrement, seraient perdus", s'enthousiasme Santiago de La Rosa, responsable du programme "recherche de livres" pour l'Europe, l'Afrique et le Proche-Orient.

Pure générosité ? Pas vraiment. Car au-delà des nobles intentions affichées par la firme américaine, apparaît de plus en plus clairement un objectif commercial. De bibliothèque universelle, le projet initial glisse ainsi vers celui de librairie. Une évolution pointée par l'historien américain Robert Darnton. "Quand des entreprises comme Google considèrent une bibliothèque, elles n'y voient pas nécessairement un temple du savoir. Mais plutôt un gisement de "contenus" à exploiter à ciel ouvert", écrivait en février le directeur de la bibliothèque de Harvard dans laNew York Review of Books (article publié en mars dans Le Monde diplomatique).

Dans ces conditions, faut-il avoir peur de Google ? En fonction des acteurs, les avis sont partagés. Du côté des responsables des bibliothèques européennes qui ont signé des accords ne portant que sur des ouvrages libres de droits, la confiance reste de mise. C'est le cas de Richard Ovenden, mais aussi de Sylvia Van Peteghem. La bibliothécaire en chef de l'Université de Gand, en Belgique, explique qu'elle n'a "jamais vu en Google un diable commercial". Mieux, le moteur américain réalise, d'après elle, le rêve de son prédécesseur Paul Otlet (1868-1944), le père de la classification moderne, qui demandait "à quoi cela sert de collectionner les livres si personne ne les lit ?", et s'était lancé dans la rédaction de catalogues détaillés pour les échanger avec ses collègues de Londres. "Il avait eu l'intuition d'Internet, sans en avoir les outils", résume Sylvia Van Peteghem.

De même, pour Patrick Bazin, directeur de la bibliothèque municipale de Lyon, qui a signé en juillet 2008 un accord de numérisation de ses ouvrages patrimoniaux avec Google, "cette bibliothèque numérique est déjà la plus grande et la plus performante. Outre la quantité, c'est la très grande diversité des livres numérisés et l'absence de hiérarchisation académique ou culturelle qui font la force de cette bibliothèque".

Du côté des éditeurs et des auteurs, en revanche, ce projet suscite beaucoup d'hostilité. Des poursuites judiciaires ont même été engagées aux Etats-Unis contre Google qui, pour y mettre fin, a accepté en octobre 2008 de créer un registre qui permettra l'identification des ayants droit et de les indemniser grâce à une enveloppe de 125 millions de dollars. Pour entrer en vigueur, cet accord doit toutefois être approuvé le 7 octobre par la justice américaine.

En Europe aussi, l'inquiétude est forte. Le 7 septembre, la Commission européenne auditionnera les responsables de Google, trois jours après la date fixée par l'entreprise américaine aux ayants droit du monde entier pour décider s'ils acceptent de participer au projet. Selon cet accord, soit l'ayant droit renonce à toute poursuite contre Google, touche 60 dollars par oeuvre numérisée, et deux tiers du prix du livre lorsque celui-ci sera acheté ; soit il refuse, ne touche rien mais garde le droit d'attaquer Google.

Le moteur américain va se retrouver en situation de quasi-monopole, d'autant plus que son seul rival sérieux, la bibliothèque numérique européenne Europeana, dont le catalogue comprend 4 millions de documents, se développe beaucoup plus lentement. Si bien que Google est en passe de devenir à la fois la bibliothèque la plus riche et la librairie la plus puissante du monde.

Alain Beuve-Méry
SOURCE : Le Monde

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